« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. »
— Marcel Proust
Quand prendre des vacances ne suffit pas toujours à se mettre en vacances
L'été est là.
Les jours s'allongent, les départs s'organisent, les conversations prennent un air de vacances et, dans bien des maisons, une valise attend. Ce moment est partout.
Celui où la valise est ouverte sur le lit, quelques jours avant le départ. On commence avec de bonnes intentions. Cette fois-ci, on prendra l'essentiel. On voyagera léger. Après tout, nous partons une semaine… ou deux.
Puis, presque sans nous en rendre compte, les « au cas où » arrivent. Un pull… au cas où les soirées seraient fraîches. Une deuxième paire de chaussures… au cas où. Le livre que l'on rêve de lire depuis des mois… et puis un deuxième, parce qu'on ne sait jamais. La pharmacie de voyage qui finirait presque par faire concurrence à celle de la maison. Les chargeurs, les câbles, les batteries externes, les lunettes de soleil, les lunettes de lecture, le chapeau, la casquette (qui, forcément est différent du chapeau : la casquette pour les randonnées, le chapeau pour les soirées !), le coupe-vent, le maillot de bain, le deuxième maillot de bain… parce que le premier pourrait ne pas sécher.
Et, si l'on voyage avec des enfants ou des petits-enfants, les cahiers de vacances trouvent souvent une petite place, eux aussi. Après tout, il serait dommage de perdre complètement le rythme…
À ce stade, fermer la valise devient déjà un exercice de négociation.
Nous sourions de ce petit combat avec la fermeture éclair, sans toujours réaliser qu'il ressemble parfois beaucoup à notre façon d'habiter la vie.
Car il est étrange de constater combien nous aimons remplir.
Nos valises, bien sûr.
Mais aussi nos journées.
Nos agendas.
Nos week-ends.
Nos téléphones.
Nos albums photos.
Nos listes de lieux à visiter ; Comme si partir signifiait qu'il fallait profiter de tout.
Le mot « profiter » est pourtant un joli mot. Il évoque la joie, la légèreté, la gourmandise de l'instant. Et pourtant, à force de vouloir profiter de tout, il lui arrive parfois de changer de visage, jusqu'à devenir, lui aussi, une petite injonction discrète qui ne dit plus son nom.
Il faut profiter des vacances.
Il faut voir les incontournables.
Il faut goûter les spécialités locales.
Il faut visiter ce village dont tout le monde parle.
Il faut rentrer reposé.
Il faut…
Comme si l'été avait simplement remplacé les obligations du reste de l'année par d'autres obligations, plus ensoleillées.
Et si, cette année, nous faisions une expérience toute simple ?
Et si nous laissions un peu de place dans notre valise ?
Pas seulement entre deux tee-shirts ! Un peu de place… pour ce que nous n'avons pas prévu.
En préparant cette chronique, je me suis surprise à repenser à nos vacances d'enfants.
Il y avait bien quelques jeux, un roman glissé dans le sac, un ballon ou un seau pour la plage. Mais il y avait surtout du temps. Du temps pour ne rien organiser. Pour regarder les nuages passer et y reconnaître un dragon, un visage ou un bateau. Pour marcher sans savoir exactement où le chemin allait nous mener. Pour s'ennuyer un peu aussi… et découvrir que l'ennui ouvre parfois des portes que l'agitation laisse fermées. Nous ne parlions pas encore de développement personnel. Nous ne cherchions pas à optimiser nos journées.
Nous habitions simplement l'instant, sans savoir qu'il portait déjà tant de richesse.
Aujourd'hui, je me demande parfois si nous n'avons pas remplacé une forme de liberté par une autre manière de remplir. Nous photographions presque tout, de peur d'oublier. Nous consultons les avis pour être certains de ne rien manquer. Nous écoutons un podcast pendant le trajet, une playlist pendant la promenade, une émission en préparant le repas. J'aime les livres. J'aime les podcasts. J'aime apprendre. Et pourtant… Il m'arrive de me demander ce qu'il reste comme espace pour entendre autre chose. Le bruit du vent dans les feuilles. Les voix d'un marché au petit matin. Le ressac des vagues. Ou simplement le silence. Ce silence qui n'est jamais vide, car le silence est souvent peuplé de tout ce que nous n'entendions plus.
Je pense aussi à Samba. Lorsque nous partons marcher, il s'arrête parfois longuement devant une simple touffe d'herbe. Là où je serais passée sans ralentir, lui semble lire tout un monde. Une histoire que sa truffe perçoit et que je ne peux qu'imaginer. Pendant qu'il explore les odeurs avec une patience infinie, je réalise combien je traverse parfois les paysages davantage avec mes pensées qu'avec mes sens. Et je souris. Qui promène vraiment l'autre ?
Je crois que les vacances nous offrent une occasion précieuse. Celle de retrouver la disponibilité de nos cinq sens : regarder un paysage sans penser immédiatement à le photographier, écouter un chant d'oiseau avant de remettre ses écouteurs, sentir la pluie sur une terre chaude, le parfum d'une pinède, celui d'une boulangerie encore endormie. Savourer une glace… même si le bouton du short demandera peut-être un cran de plus au retour. Poser la main sur l'écorce rugueuse d'un arbre, sentir le sable sous ses pieds, le vent sur son visage. Toutes ces expériences sont minuscules. Et pourtant, elles ont un pouvoir étonnant.
Elles nous ramènent exactement là où nous sommes. Elles nous rendent disponibles. Peut-être est-ce cela, finalement, partir en vacances. Pas seulement changer de décor. Changer de présence.
Il est d'ailleurs curieux de constater que nous ne remplissons pas seulement nos valises de vêtements ou d'objets. Sans même nous en apercevoir, nous y glissons aussi une certaine manière de voyager, de regarder, d'écouter, de rencontrer les lieux et les personnes, comme si chacun de nous emportait avec lui un mode d'emploi invisible appris bien avant le premier départ.
Certaines familles aiment que tout soit organisé. Les itinéraires sont préparés, les réservations confirmées depuis des mois, les visites soigneusement sélectionnées. D'autres préfèrent improviser, partir au lever du soleil sans savoir où elles déjeuneront. Il n'y a pas une bonne manière de voyager. Il y a simplement des habitudes qui, souvent, nous paraissent si naturelles que nous oublions de nous demander d'où elles viennent. Nous héritons parfois de bien plus que des photographies de famille, des recettes de cuisine ou d'un trait de caractère. Nous recevons aussi, presque à notre insu, une façon d'habiter le temps. Pour certains, une journée réussie sera une journée bien remplie ; pour d'autres, elle sera celle où rien n'était vraiment prévu. Certains auront appris qu'il faut toujours être en mouvement, d'autres qu'il ne faut surtout pas déranger, d'autres encore qu'il serait dommage de perdre une minute lorsque tant de choses restent à découvrir.
Et voilà que les vacances deviennent, elles aussi, le terrain de jeu de ces petites musiques intérieures.
« Il faut profiter. »
Cette phrase, nous l'entendons souvent. Elle est prononcée avec les meilleures intentions du monde et je souris en l'écrivant, car il m'arrive de me la répéter à moi aussi. Pourtant, je me demande parfois si elle ne nous fait pas courir après les vacances comme nous courons le reste de l'année après nos obligations, avec cette légère inquiétude de passer à côté de quelque chose. Alors nous voulons tout voir.
Tout goûter.
Tout photographier.
Tout raconter.
Tout garder.
…
Comme si les souvenirs risquaient de s'échapper si nous ne les attrapions pas immédiatement. Et pendant que nous remplissons nos cartes mémoire, nos carnets d'adresses ou nos journées, il arrive que quelque chose de beaucoup plus discret cherche simplement à se présenter à nous.
Une odeur, un silence, un éclat de rire venu d'une terrasse voisine, une conversation inattendue dans une file d'attente, le bruit d'un bateau qui quitte lentement le port, le parfum d'un figuier chauffé par le soleil, le cri d'une mouette, d'un merle... ou peut-être d'un rouge-gorge qui surgit au moment précis où l'on ne cherchait plus rien.
Je repense souvent à Samba lorsque nous marchons ensemble. Là où je ne vois qu'un chemin, il découvre une multitude de traces invisibles. Il s'arrête, revient sur ses pas, repart un peu plus loin, s'attarde devant une simple touffe d'herbe avec un sérieux qui me fait sourire. Pendant quelques instants, je cesse de penser à la liste de ce qu'il me reste à faire en rentrant, et j'entre, grâce à lui, dans un autre rythme. Le sien. Celui où rien n'est urgent, parce que tout mérite d'être rencontré.
Peut-être est-ce cela que les animaux nous rappellent si naturellement : le monde est infiniment plus vaste que ce que nous avions prévu d'y trouver.
Il en va de même pour nos sens.
Nous croyons voir, alors que nous regardons souvent à travers nos habitudes.
Nous croyons écouter, alors qu'une partie de notre attention est déjà occupée ailleurs.
Nous croyons sentir, goûter ou toucher, mais combien de fois traversons-nous un paysage sans même remarquer son parfum, la fraîcheur d'un sous-bois, la chaleur d'une pierre, la douceur d'une brise ou la texture d'un fruit cueilli quelques instants plus tôt ?
Je n'ai rien contre les podcasts, les livres audio ou les musiques qui accompagnent certains trajets. Ils font d'ailleurs partie de mon univers et j'aime profondément tout ce qui nourrit la réflexion. Pourtant, il m'arrive désormais, lorsque je pars marcher, de laisser volontairement un peu de silence entre deux écoutes. Non parce que le silence serait supérieur aux mots, mais parce qu'il offre parfois une place à quelque chose qui ne se programme pas.
Une pensée nouvelle.
Un souvenir oublié.
Une émotion qui remontait doucement sans trouver son chemin.
Ou simplement la sensation très simple d'être exactement là où l'on est.
En Feng Shui, on dit souvent qu'une maison trop encombrée finit par empêcher l'énergie de circuler librement. J'aime beaucoup cette image, non seulement pour nos lieux de vie, mais aussi pour notre manière d'habiter nos journées. Lorsqu'il n'y a plus le moindre espace disponible, lorsque chaque heure est occupée, chaque silence rempli, chaque déplacement accompagné, chaque attente comblée, que reste-t-il de cet intervalle où la vie peut encore nous surprendre ?
Car les plus beaux souvenirs de vacances sont rarement ceux que nous avions programmés avec le plus de soin. Ils naissent souvent d'un détour, d'une rencontre, d'un paysage aperçu en prenant une mauvaise route, d'un repas improvisé, d'un fou rire ou de cet oiseau qui vient se poser quelques secondes devant nous... précisément parce que nous avions enfin cessé de regarder notre montre.
Les vacances ont cette étrange particularité de passer toujours un peu trop vite.
La valise revient bientôt sur le lit, mais cette fois dans l'autre sens. Le sable s'est glissé jusque dans les coutures, quelques coquillages attendent d'être retrouvés au fond d'une poche, les vêtements portent encore un parfum de vacances que la première machine à laver emportera sans doute avec elle, et l'on se surprend parfois à sourire en retrouvant un ticket de bateau, un petit caillou ou un dessin d'enfant oublié entre deux pages d'un livre.
Puis la maison reprend doucement son rythme.
Les volets s'ouvrent.
Le courrier attend.
Les plantes semblent avoir grandi
Le téléphone recommence à vibrer un peu plus souvent.
Et, presque sans y penser, une autre valise se prépare déjà. Elle ne ressemble plus vraiment à une valise. Elle prend la forme d'un sac à main, d'un cartable, d'un ordinateur portable, d'un agenda où les rendez-vous retrouvent leur place, d'une liste de courses accrochée sur le réfrigérateur, de quelques projets qui attendent la rentrée ou d'un calendrier que l'on remplit à nouveau avec cette impression rassurante que les choses reprennent leur cours.
Je me demande parfois si la véritable question n'a jamais été celle des vacances. Peut-être s'agissait-il simplement de notre manière de traverser les jours.
Car il existe des journées d'hiver où l'on se sent profondément en vacances, le temps d'une promenade dans une forêt silencieuse ou d'un café partagé avec un ami, tout comme il existe des semaines d'été où l'on court d'une activité à l'autre sans jamais avoir le sentiment d'être vraiment arrivé quelque part.
Les lieux comptent, bien sûr. Mais la qualité de notre présence compte peut-être davantage encore. C'est sans doute pour cette raison que certains souvenirs restent si vivants en nous. Ils ne sont pas toujours liés à ce que nous avions prévu. Bien au contraire. Ils surgissent souvent là où un peu d'espace s'était discrètement ouvert. Une conversation qui se prolonge parce que personne ne regarde sa montre, un enfant qui invente un jeu avec trois bouts de bois, le parfum d'une fleur qui rappelle soudain une grand-mère, une pluie d'été qui oblige à s'abriter sous un porche en riant ou cet oiseau qui vient se poser quelques instants devant nous, comme s'il avait choisi précisément ce moment-là. Ces instants ont quelque chose en commun. Ils ne se commandent pas. Ils ne se programment pas. Ils se rencontrent. Peut-être est-ce pour cela qu'ils nous touchent autant. Ils nous rappellent que la vie possède encore une immense capacité à nous surprendre, à condition que nous lui laissions un peu d'espace pour le faire.
Il y a quelques années, j'aurais sans doute refermé ma valise en vérifiant que rien ne manquait, et d’ailleurs l’aurai préparé 3 jours avant !
Aujourd'hui, je me surprends parfois à me poser une autre question : ai-je laissé une petite place pour ce que je ne peux pas prévoir ?
Cette place ne pèse rien. Elle ne prend presque aucun volume. Et pourtant, elle change souvent la couleur d'un voyage. Elle permet une rencontre. Une lecture que l'on n'avait pas imaginée. Un détour. Un silence. Un émerveillement.
Elle permet aussi, parfois, de se rencontrer un peu mieux soi-même.
Nos histoires familiales nous ont transmis beaucoup de choses. Des valeurs, des habitudes, des manières d'aimer, de travailler, de traverser les difficultés, mais aussi, parfois, cette impression qu'il faut remplir, prévoir, assurer, anticiper, ne rien oublier. Elles l'ont fait avec les meilleures intentions, parce que chaque génération a cherché, à sa manière, à protéger la suivante.
Alors il ne s'agit pas de jeter ces bagages par-dessus bord. Ils font partie de nous. Ils racontent d'où nous venons. Mais nous pouvons peut-être choisir la manière de les porter. Et décider que, dans notre sac comme dans notre vie, il restera toujours une petite place libre. Une place pour un imprévu.
Pour une rencontre.
Pour une odeur qui réveille un souvenir.
Pour le chant d'un oiseau.
Pour une idée nouvelle.
Pour un sourire échangé avec un inconnu.
Ou simplement pour ce moment très ordinaire où l'on s'aperçoit que, sans avoir rien cherché de particulier, quelque chose d'important vient pourtant de nous rejoindre.
Au fond, peut-être que voyager ne consiste pas seulement à découvrir un autre paysage.
Peut-être que voyager, c'est apprendre à faire un peu de place pour que le monde puisse, lui aussi, entrer dans notre histoire.
Et vous… quelle petite place laisserez-vous, cet été, dans votre valise… pour ce que la vie n'a pas encore prévu ?
Bel été
Écrit par Lydie POISSON | Publication : 21 juillet 2026 - Cherbourg
Les histoires familiales ont toujours quelque chose à nous dire.